par Fév 4, 2026

L'après Bohemia Divide : une leçon dans l'art de continuer autrement

Le basculement

Après trois jours et 300 km de VTT intensif à travers la Bohême, début octobre 2025, sur la trace imposée de la Bohemia Divide, une première chute et une côte fissurée, puis une seconde chute plus inquiétante, la décision d’arrêter la course s’est imposée.

Je n’ai pas pour autant renoncé —et suis revenue à mon point de départ à VTT, en traçant mon propre itinéraire (200 km, et un dénivelé au ratio 1.5).
Heureuse de cette nouvelle liberté, même si physiquement je n’étais pas au mieux de ma forme.
Heureuse aussi d’avoir respecté un contrat implicite : faire de cette semaine en République tchèque une suite de questions ouvertes.
Ai-je encore un goût immodéré de la longue distance à vtt ?
De la course contre le temps et contre soi ?
Des nuits dans le duvet, à même le sol, là où je me trouve ?
Des départs avant que le jour ne se lève, dans le froid, et l’estomac vide ?
Des journées où rien n’est connu à l’avance ? où tout peut arriver ?
Ou l’improvisation est le seul fil auquel s’accrocher ?
Etc.

 

La réparation

Suite à cette semaine bohémienne, octobre fut le mois de la réparation.

Mon corps me montrait clairement qu’il lui fallait de l’espace, du silence, et des soins.
Je lui ai obéi.
Les blessures physiques ont besoin d’espace pour se résorber.

J’ai donné à mon corps tout ce qui était requis pour lui : repos, ajustements ostéopathiques et chiropractiques, sommeil rallongé, nourriture plus dense, complémentation ciblée.

La récupération, ou réparation, n’est pas une pause : c’est une orchestration invisible des capacités du corps à s’auto-régénérer.

Un temps de patience et de confiance totale en l’intelligence du corps.
Un temps de communion, aussi.

Dans un monde obsédé par la reprise sportive immédiate malgré la fatigue ou la lassitude, et parfois même malgré les blessures,  j’ai choisi le laisser-être et la vulnérabilité.
J’ai choisi la tendresse et la douceur. 

Ce fut une grande première.

 

La ré-invention

Les mois post-Bohême ont ensuite été un espace de ré-invention.
J’ai pris le temps d’observer et déjouer les facettes aveuglantes du prisme mental du jugement.

Réussite ou échec ? Trop âgée ? Trop laxiste dans ma préparation ? Trop irréaliste ? Trop exigeante avec moi-même ? Trop imprudente ? Etc. 

Or, rien de tout cela ne s’appliquait vraiment, je le sentais.
Les questions ouvertes étaient toujours là – j’ai fait place nette pour que les vraies réponses puissent émerger.

Ce qui s’est joué, c’est le passage de l’obligation de faire à la liberté du laisser-être.

Et donc à l’arrivée d’autres questionnements. 

Et moi dans tout ça, qu’est-ce que je veux vraiment ?

Est-il temps d’imaginer une autre pratique cycliste ?

Qu’est-ce qui me ferait vibrer, serait non plus au-delà de ma zone de confort mais un agrandissement de celle-ci ?

Que faudrait-il pour vraiment voir ce que je ne veux plus, ce que je veux encore, et ce noueau vers quoi je veux aller, au-delà des réponses toutes faites, les miennes et celles des autres. 

C’est là, dans ce creux des réponses non immédiates aux questions posées, que la vraie prudence du vivant opère. Et que naît une nouvelle dynamique. 
Pour peu qu’on lui laisse le temps – tout le temps.
Pour peu qu’on ait la sagesse de la patience, de la non-intervention.

Mes mois d’octobre et novembre ont été une phase de décantation.

Une gestation silencieuse où quelque chose s’est réorganisé. S’est réinventé.

Puis en décembre, l’élan de partir pour quelque chose de nouveau était là, mais différemment : plus ancré, plus souverain.
Et surtout ne concernait plus que le vélo, mais s’étendait à tous les domaines de ma vie. 

Parce que, finalement, continuer autrement n’est pas un renoncement : c’est une évolution naturelle du mouvement.
Qui, si on le laisse respirer, devient ample, puissant et met à bas tout ce qui était emprunté.

En relisant ces mois de gestation et de maturation, je reconnais le mouvement de ce que je m’amuse à appeler mon RARQC :

Reconnaître (la blessure)

Accueillir (le ralentissement)

Recevoir (les apprentissages)

Questionner (mes désirs),

Choisir le vrai (pour moi).

Ce processus n’est pas réservé aux crises : c’est la respiration même de toute évolution.

Un travail souterrain qui ne demande pas d’efforts, seulement de l’implication et de la patience.

C’est un processus d’auto-(ré)génération.

S’il n’est pas choisi, il empêche toute avancée en accord profond avec ce que l’on est et cherche à accomplir.

Et il nous garde dans un espace où l’on reproduit — plus ou moins — ce que l’on a déjà fait et ce que l’on sait maîtriser.

 

Et maintenant, quoi ?

Mes 5 jours de VTT bohémiens m’ont appris, non pas à aller au-delà du possible, mais à aller plus juste.

Et à faire confiance à la gestation du vivant pour me conduire exactement là où il faut.

La période de jachère physique et sportive qui a suivi a été une source inattendue de créativité dans mon activité d’entrepreneure puis d’écrivaine : alors que le corps se réparait, l’esprit, lui, repérait ce qui ne fonctionnait plus, inventait autrement et agissait.

Idées, projets, visions nouvelles — comme si la même énergie de régénération circulait autrement, prête à féconder d’autres territoires.

Puis m’est venue cette vision claire de ce que je veux désormais tisser à vélo :
des itinérances, sauvages ou apprivoisées, qui ne soient plus des compétitions mais de vrais voyages où je sois la seule source de mon parcours, de mon aventure et de mon espace/temps, avec néanmoins un challenge en termes de kilométrage, dénivelé et chronomètre.

L’idée d’une Diagonale de France m’est venue.
Plaisir à visualiser les heures hivernales passées sur les cartes de France à me concocter ma recette personnelle de bonheur à vélo pour le printemps ou l’automne 2026 ou 2027.
Disposition à laisser émerger la Diagonale qui m’enchante le plus.
Dunkerque-Hendaye, Dunkerque-Perpignan, Strasbourg-Hendaye…oh cette dernière me fait déjà frissonner, 11 ans après Strasbourg-Perpignan…(lien vers mon récit sur Périgrinations).
Je laisse ce qui doit être prendre sa place. Foin de la hâte à forcer ce qui ne demande pas à être.

Aussi, ce qui apparait maintenant : il est temps pour moi de reprendre le fil des récits vélo de Pérégrinations – ce fil violemment interrompu par la mort d’André fin août 2022.

Étrangement, cette Bohemia Divide 2025, avortée, m’a connectée au désir vrai de voyage et d’écriture.
Pas pour oublier mais pour mieux célébrer ce qui me tient heureuse et digne sur cette terre.

Donc tout bientôt réouverture de ce que fut notre maison Pérégrinations, à André et moi, et où dorénavant j’habiterai seule, riche de tous nos souvenirs incroyablement heureux et beaux.
Pas forcément sans verser des larmes, mais au moins je pourrai à nouveau me mouvoir joyeusement dans cet espace de mots et d’aventures vélo qui était le nôtre.
Là encore, la trace d’une réinvention en cours, comme le point d’orgue aux réinventions de décembre 2025  et janvier 2026.

J’ai hâte.

Tu as apprécié cet article ? Tu vas sans doute aimer :

Individuation ou universalisation

Individuation ou universalisation

Il m’a fallu du temps pour comprendre quelque chose d’essentiel: ma difficulté à nommer les arbres, les plantes ou les oiseaux n’était pas un défaut, mais une porte d’entrée vers un autre type de relation au vivant. Je me suis longtemps excusée intérieurement de ne...

Vous êtes des fragments magnifiques du monde

Vous êtes des fragments magnifiques du monde

On dit souvent « être en contact avec la nature ».Expression toute faite, rabâchée. Mais si on la prend au pied de la lettre, elle devient saisissante.Contact : la main sur l’écorce, la plante des pieds sur la terre, la caresse du vent sur la peau.C’est une histoire...

Septembre : et si on changeait de partition ?

Septembre : et si on changeait de partition ?

Une rentrée autrement Chaque septembre, c’est un peu toujours le même remix qui passe à la radio collective : un beat monotone de rendez-vous, d’horaires et d’agendas.Comme si septembre ne pouvait jouer qu’en mode reprise automatique, sans jamais laisser place à...

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *