par Fév 4, 2026

Individuation ou universalisation

par | Fév 4, 2026 | VALEURS et PILIERS | 0 commentaires

Ce que je découvre quand je cesse de nommer le monde

Il m’a fallu du temps pour comprendre quelque chose d’essentiel: ma difficulté à nommer les arbres, les plantes ou les oiseaux n’était pas un défaut, mais une porte d’entrée vers un autre type de relation au vivant.

Je me suis longtemps excusée intérieurement de ne pas connaître la nature “comme il faut”.
Mais je ne suis ni botaniste, ni ornithologue.
Et surtout: plus j’avance, plus je sens que ne pas savoir nommer m’ouvre à un autre savoir, plus large, plus fluide, plus intime.

Une lecture récente de The Marginalian a mis des mots sur ce que je pressentais depuis longtemps.

L’individuation: extraire, isoler, définir

Fowles parle du processus d’individuation comme de ce mouvement qui consiste à séparer une chose de l’ensemble, à l’arracher à son contexte, à la définir par une étiquette, à la faire entrer dans un système de classification.
C’est ainsi que fonctionne la science moderne.
Et c’est aussi ainsi que fonctionne, souvent, notre regard.

Ce mouvement donne de la maîtrise, de l’ordre, une forme de sens.
Mais il nous éloigne de l’expérience immédiate.
Il réduit ce qui était vaste et mouvant en quelque chose de fixe.
Il découpe ce qui était entier.

 

L’Uppsalan knowledge: un autre arbre de la connaissance

Fowles parle du “bitter fruit from the tree of Uppsalan knowledge”.
Cette formule rassemble trois univers en un seul:

– le jardin d’Eden et le fruit qui éclaire mais sépare
– Uppsala, où Linnaeus inventa la taxonomie moderne
– notre condition humaine contemporaine: savoir beaucoup, voir moins

Pour Fowles, nommer un arbre est déjà une manière de se placer en dehors de lui.
Nommer, c’est distinguer.
Distinguer, c’est séparer.
Séparer, c’est perdre un certain type de lien.

 

La connaissance qui éclaire… et qui appauvrit

Il ne s’agit pas de condamner la science ou la précision.
Mais de reconnaître la tension: plus je catégorise le monde, moins je le laisse me toucher.

Je passe de sentir à interpréter.
De recevoir à mettre en ordre.
D’être dedans à regarder depuis dehors.

C’est cette fracture subtile, cette perte d’intimité, que Fowles désigne.

 

Universalisation: revenir au monde sans le découper

Losque je marche, ce qui m’enveloppe n’est pas un bouleau, un hêtre ou une fauvette.
C’est un ensemble: le vent, la lumière, l’odeur de la terre, le ol des oiseuax, ma respiration, et quelque chose de plus vaste qui contient tout cela.

Ne pas connaître les noms crée un espace différent: l’espace d’une rencontre non médiée.

Ce n’est plus un savoir.
C’est un lien.

Je cesse d’être celle qui regarde.
Je deviens un élément parmi d’autres.
Je ne suis plus l’observatrice, mais la passante du paysage.

 

Une autre manière d’habiter le monde

Peut-être avons-nous trop insisté sur l’individuation.
Et peut-être que connaître moins permet parfois de voir, de ressentir plus.

Car ce que je gagne en me délestant des étiquettes, c’est une sensation d’appartenance, une absence d’effort, une humilité tranquille, une présence pleine et non focalisée, un sentiment d’être “naturelle” dans la nature.

Aucune performance.
Aucune classification.
Aucun désir de capturer.
Juste un contact.

 

Quand ne pas savoir devient une liberté

Il y a une joie particulière à se tenir devant un arbre sans chercher à le nommer.
Une joie encore plus profonde à ne pas me sentir différente de lui.

Ce n’est pas de l’ignorance.
C’est un autre type de connaissance.

Une connaissance qui ne sépare pas, qui laisse être, qui laisse passer, qui laisse traverser.

Et peut-être que se réinventer passe aussi par là: sortir un instant du besoin de définir, pour retrouver le goût du monde avant les mots.

 

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